Les cicatrices

13 juin 2013

Elle me dit son nom. Je m’en bats les couilles.

À partir d’une certaine heure, je perds le fil de la conversation. Ce soir là, je crois ne jamais vraiment l’avoir saisi. Une fille me parle, je ne l’écoute pas. Mais je la regarde me parler. Je regarde ses lèvres s’agiter, je descends les yeux vers son cou. Elle porte une chaine en argent, avec un pendentif celtique ou tribal, ou les deux. J’analyse un peu la forme, c’est une sorte de spirale avec une symétrie axiale. J’arrive sur son décolleté. Elle a de vilains seins, ça se voit, ils forment une sorte de cuvette bizarre. Je remonte vers son épaule, dévêtue, car elle porte un débardeur. Pendant ce temps, elle continue de me parler, je continue de ne pas l’écouter. Parfois, je retiens un mot. Spectre, pardon, oui. Aucun sens, je ne cherche pas. De son épaule je descends sur son bras, je détaille son muscle, un peu, puis j’avance vers son avant-bras plein de cicatrices.

Les cicatrices.

Je me redresse. La fille a l’avant-bras droit lacéré. Je suis fasciné. Cette fois je n’entends plus rien, j’ai les yeux rivés sur ces fines lignes qui se croisent sur son poignet blanc. Je ne vois plus que ces délicates boursouflures, j’ai envie de passer mes doigts dessus de sentir le relief qu’elles dessinent. J’imagine la lame de rasoir qui caresse sa peau. C’est quelque chose de fort ce qui reste après une tentative de suicide. De tendres lignes parfaitement identifiables, sincères, pour montrer aux autres, pour se souvenir. Des petites traces de désespoir qui ne s’en vont pas. Je me demande si à sa place je pourrais les montrer. Si j’oserais afficher publiquement qu’un jour j’ai eu envie de dire merde à la vie.

Je regarde maintenant la fille dans les yeux. Elle s’arrête de parler. Je lui demande de me redonner son prénom.

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14 Commentaires

  • Reply Tchoupie 13 juin 2013 at 9 h 55 min

    Le pendentif, c’est un triskell 😉

    • Reply Alain 13 juin 2013 at 12 h 18 min

      Il n’y a que le malheur qui vous excite !

      • Reply Cristophe 13 juin 2013 at 12 h 32 min

        Peut-être qu’il n’y a que le malheur qui l’excite, peut-être qu’il a besoin d’un signe ostentatoire pour enfin s’intéresser à la personne… En tout cas, il ne s’est pas intéressé à ce qu’elle disait, il a fait son chemin tout seul sans l’autre.

      • Reply Yop Solo 13 juin 2013 at 14 h 41 min

        Ou alors c’est juste le bonheur qui est chiant.

  • Reply Hugo 13 juin 2013 at 20 h 51 min

    Cette fois j’accroche pas. D’habitude, tu as la plume acerbe, tu pourfends les clichés – on aime ou on aime pas – mais tu es souvent là où on ne t’attend pas. Là, c’est très téléphoné. La nana pitoyable qui, par ses blessures secrètes, s’humanise soudain, je trouve ça vachement convenu. Marc Lévy convenu.

    Non pas que le sujet soit inintéressant, mais tu aurais pu le traiter avec davantage de subtilité. Ta fille à la frange a vachement plus de gueule que ta fille aux cicatrices.

  • Reply Franck tagueule 15 juin 2013 at 2 h 19 min

    Moi j’accroche.

  • Reply Amasten 15 juin 2013 at 13 h 45 min

    Au contraire de certains commentaires plus haut, j’ai très vite accroché. J’adore ce genre de descriptions où l’on a l’impression que le temps est suspendu. Finalement, c’est le souvenir indélébile, ancré jusque dans sa chair qui nous ramène dans le présent. J’ai adoré lire ce billet.

    C’était mon commentaire en mode professeur de lettres !

    • Reply Lou 17 juin 2013 at 23 h 11 min

      Peut-être qu’une bonne boîte de Xanax ferait l’affaire ?

  • Reply Abeille 23 juin 2013 at 12 h 59 min

    Si je devais décrire Guillaume, élève sérieux du moins dans les résultats, délégué de classe qui organisait la seule boum de l’année, amateur de golf. Il avait déjà une touche de cynisme, d’arrogance, on ne savait jamais s’il était sérieux par moment, et toute cette admiration demesuré pour la poupée Chucky…
    Quand vous rentriez dans sa chambre en « banlieue » parisienne la première chose qui vous attiriez le regard c’était cet autocollant « M6 Solaar » collée sur sa TV (oui il avait la télé dans sa chambre) et son autographe de deux animateurs débile de France 3 dont j’ai oublié le nom.
    Guillaume avait donc toute les nouveautés en avance, Internet qui était rare à l’époque, TPS pour suivre de près la première télé réalité Loft Story. Petite anecdote, avec son imprimante couleur (je tiens à préciser) il nous ramenait des photos de « fouf » d’une des candidates de Loft Story, plié en 4 dans son sac de collège.
    Il faisait déjà ses expérimentations pour ses futurs blogs sur une prof d’origine Africaine qui nous faisait étudier l’histoire de France (oui triste éducation française …), ou alors de comprendre une autiste chinoise (RIP en paix) qui croyait au père noël, ou sa violence auprès d’une gardienne portugaise à son retour du collège, ou encore une histoire sombre de vol de game boy, ou ses moults canular téléphonique en se faisant passer pour le père d’un ado qui ne l’avait plus vu depuis son enfance, tant de « ou » …
    Au finale comme dirait les autistes de cette génération « il a du swag » de part son admiration de GoT qui ne se limite pas j’espère à la série de HBO mais à l’oeuvre de George R.R Martin, ainsi que ses connaissances le grand Baptiste de 10minaperdre (RIP en paix), bonne continuation.
    Abeille

    • Reply Guillaume Natas 23 juin 2013 at 13 h 04 min

      Mon dieu, mais qui es-tu ? 😀

    • Reply Grammar Nazi 8 juillet 2013 at 18 h 37 min

      Mais sinon t’es consciente que RIP = Rest In Peace = Repose en paix?
      C’est un style la redondance.

  • Reply Maureen 3 juillet 2013 at 13 h 30 min

    Moi j’accroche. Je trouve pas ça téléphoné. Beaucoup de gens seraient intrigués, beaucoup de gens se demanderaient s’ils oseraient afficher de telles lacérations. Je trouve ça bien traité, comme sujet, réaliste, presque romantique.

  • Reply Sol Orietur 5 juillet 2013 at 4 h 46 min

    J’ai connu une fille dans un orphelinat d’Alger. Elle s’appelait Ghizlane. Elle couchait avec des garçons pour cinquante dinars. Je n’ai jamais vraiment su quoi comprendre.
    Cinquante dinars ça ne rime à rien.
    Et depuis c’est comme si elle avait révolu la vie même. Elle m’a ouvert les yeux.
    Il-y-a des normes en tout, et c’est triste. Il-y-a l’amour gratuit et l’amour tarifé, et au milieu un fossé d’absurdité. Dans ce fossé il-y-a une adolescente algéroise qui se fait aimer d’un autre adolescent et qui en demande cinquante dinars.
    Elle m’a prouvé que la vie n’a aucune logique et qu’elle est justement belle pour ça.
    J’imagine que nous inventons le monde car nous n’avons que la vérité pour ne pas mourir de la beauté.

  • Reply Macha 21 juillet 2013 at 0 h 18 min

    Quel suspens. L’as-tu baisée, au final?

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