Collégien

18 janvier 2016

J’ai 14 ans.
Je suis assis à mon bureau, chez moi.
C’est l’hiver, la nuit tombe à 17h30.
Je révise ma leçon d’histoire.
Il est 18h45.

J’ai 14 ans, je suis en 4e et je ne comprends pas pourquoi on m’impose quelque chose d’aussi pénible depuis aussi longtemps.

Je suis assis à mon bureau, une lampe braquée sur mon livre d’histoire. Je regarde les lettres briller. Le papier est glacé, rigide. Le livre est relativement neuf et sent l’encre. Mais les lettres d’un noir profond reflètent la lumière et brillent. Alors je bouge doucement la tête et les regarde scintiller. Je les fixe sans cligner des yeux, jusqu’a en pleurer. Les larmes rendent tout encore plus brillant. Je n’arrive pas a apprendre cette leçon. Je n’y arriverais pas. Alors je fais semblant.

C’est l’hiver — la nuit tombe à 17 h 30 — et cela fait trois ans que je ne travaille plus à l’école. Trois ans que je passe péniblement d’une année à l’autre, que j’ai une boule au ventre lorsque ma mère est convoquée par un prof, que j’ai une boule au ventre le soir du conseil de classe, que j’ai une boule au ventre les jours d’après, quand je sais que le bulletin va arriver. J’ai deux carnets de correspondance. L’un officiel et l’autre dans lequel se trouve les mots pour travail non fait, leçon non apprise, bavardage en classe que je signe moi-même. Mes parents sont déjà tombés dessus. Mes relations avec eux ne sont que conflits, engueulades, colère, inquiétudes et déceptions.

Je révise ma leçon d’histoire parce que c’est toute ma vie. Un collégien n’est rien d’autre qu’un collégien, jour après jour, année après année. Il n’a pas de vie sociale indépendante, pas de droits, pas de moyens de s’évader. Il doit apprendre sa leçon d’histoire parce que c’est important, pour avoir de bonnes notes, pour passer en 3e, pour passer le brevet, pour ne pas aller en BEP… Ses journées commencent à 8 h 30, se terminent tard le soir avec les devoirs, les révisions, les contrôles, les exercices. Le collégien doit quotidiennement se mesurer aux autres, on le note, on le juge, on l’évalue. Tout le monde a autorité sur lui, il ne choisit rien…

Il est 18 h 45 et dans 45 minutes, nous passerons à table. Puis j’irai faire semblant de me coucher. J’ai un ordinateur dans ma chambre et j’y passe une partie de mes nuits, quand tout le monde dort. Avant, j’attends dans mon lit, je tends l’oreille et je réfléchis à ma vie. Je ne sais pas qui je suis, je ne sais pas où je vais, ni pourquoi.  À part Internet que je commence à utiliser la nuit en secret, rien ne me permet de m’exprimer et je suis terriblement frustré.

15 ans plus tard, j’ai encore des frissons dans le dos en repensant à ces soirs et à l’extrême solitude de l’adolescent que j’étais. 15 ans plus tard, je suis encore traumatisé par mes années collèges.

15 ans plus tard, je regarde le collège comme quelque chose que je ne pourrai pas imposer à mes enfants et je regarde Internet avec l’amour que je porte à un ami qui m’a sauvé la vie.

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5 Commentaires

  • Reply Samael S. 19 janvier 2016 at 13 h 05 min

    Touché ._.

  • Reply John Doe 19 janvier 2016 at 20 h 21 min

    Et ce petit collégien ne savait pas encore qu’en quittant le collège, il retrouverait les mêmes problèmes au lycée, les mêmes disputes avec ses parents, les mêmes remarques et critiques blessantes que peuvent avoir les professeurs. Puis en sortant du lycée, il sera alors aussi noté à la fac, aura des enseignants intéressants et d’autres apathiques, et ce toujours dans une relation qui distingue bien le maître du disciple. Et pour finir, il est embauché, enfin libéré des chaînes l’apprentissage, il se retrouve hélas confronté à un n+1 turpide, incapable de reconnaître le moindre effort, et ce collégien devenu grand va contenir une colère qu’il ne saura décharger. Les embrouilles avec les parents deviennent alors des prises de tête avec sa femme. La vie suit son cours et le grand collégien regrette ses cours.

    • Reply Kho 22 janvier 2016 at 13 h 41 min

      Ou alors une fois libéré du lycée il saisi son opportunité d’indépendance et ne regrette rien.

  • Reply lo 25 janvier 2016 at 22 h 11 min

    <3 @

  • Reply Link 25 avril 2016 at 3 h 20 min

    C’est exactement ce que j’ai put ressentir. Ceux qui ont eu des parents à fond sur l’éducation et les bonnes notes le savent : le collège c’est horrible.

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